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La terre des loups, Jeanne-Marie Sauvage-Avit

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En 2 mots : Suite à son licenciement, Jessy quitte Lyon pour s’installer dans un hameau de 11 habitants perdu dans les montagnes alpines. Passionnée d’histoire de l’art, la jeune femme est l’auteure d’une thèse sur Steffen Witzberg, un peintre allemand ayant du fuir l’Allemagne dans les années 30 pour ses peintures controversées, à charge contre le Führer et le régime nazi. L’une des cachettes de l’artiste et de son épouse fut  justement  la petite bergerie dans laquelle Jessy pose ses bagages. Là, dans ses lieux imprégnés par l’aura du peintre, la jeune femme en apprend davantage, notamment en interrogeant celui qui, à l’époque âgé de 14 ans, avait aidé Witzberg et sa femme à fuir les nazis en s’échappant dans les montagnes pour gagner la Suisse. Lorsqu’un projet immobilier de grande ampleur menace la quiétude du hameau, Jessy décide de se battre en prenant les pinceaux afin d’imiter le style de son modèle afin de réaliser une oeuvre dont la vente permettrait de sauver le village…

Mon avis : J’ai été séduite par cette histoire qui prend place dans les montagnes alpines ainsi que par ses personnages authentiques et sincères. Ce roman dégage une impression de simplicité et de calme qui m’ont ainsi rendu cette lecture apaisante et paisible. J’ai notamment aimé me fondre dans ces paysages préservés des Alpes, dans ce hameau de quelques âmes où Jessy trouve refuge suite à son licenciement. Ces instants où elle s’abandonne tout entière à la peinture, dans cette bulle protectrice que lui procure sa bergerie, m’ont paru être de très jolis moments de lecture, tout en grâce et en sensibilité.
Le côté historique, en faisant le parallèle avec le destin du peintre allemand Witzberg, en fuite durant la seconde guerre mondiale, m’a particulièrement plu, notamment car cette période troublée de l’histoire recèle encore bien des mystères autour des œuvres artistiques disparues et spoliées.
Si Jessy ne m’était guère sympathique – un peu trop froide à mon goût – j’ai néanmoins aimé suivre son combat pour sauver son village d’adoption des mains d’un promoteur immobilier.

Une lecture fluide et prenante qui mêle habilement la petite et la grande histoire, l’art, la nature et les sentiments.

Références : « La terre des loups« , Jeanne-Marie Avit-Sauvage, aux éditions Charleston, 320 pages, 18€.

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Les victorieuses, Laetitia Colombani

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En 2 mots :  L’auteure de « La tresse » livre ici un roman social et émouvant dans lequel  Solène, une jeune avocate, accepte de jouer bénévolement les écrivains public dans un foyer d’accueil : « le Palais de la femme ». En parallèle, nous découvrons l’histoire de Blanche Peyron, figure majeure de l’Armée du Salut française dans les années 20 et fondatrice de cette immense refuge pour femmes en difficulté, dans lequel oeuvre Solène près d’un siècle plus tard : « un palais pour panser ses blessures et se relever ».

Mon avis : À la manière de « La tresse », Laetitia Colombani dresse le portrait de femmes fortes et courageuses, des femmes de l’ombre dont le seul horizon s’avère la survie, coûte que coûte, dans ce territoire aux mille dangers que représente Paris, la nuit. « C’est ainsi, dans la rue, les femmes doivent se cacher pour survivre. Un cercle infernal et vicieux : en devenant invisibles, elles s’effacent, disparaissent de la société. Elles sont des Intouchables, des fantômes errant à la périphérie de l’humanité ». A ces âmes en peine, le palais de la femme, fondé en 1926, offre la possibilité d’un abri dans lequel se réfugier afin de se reconstruire et de reprendre en main le cours de sa vie. Un lieu de vie, avec ces tensions et toute la difficulté qu’induit le vivre ensemble, mais surtout un phare dans la nuit vers lequel se tourner lorsque l’on a tout perdu, y compris l’espoir.

L’auteure rend également un bel hommage à celles et ceux qui ne se résignent pas, qui ne peuvent détourner les yeux et demeurer indifférent à la misère sociale qui les entoure. Travailleurs sociaux et bénévoles deviennent, sous la plume de Laetitia Colombani, les véritables héros d’un quotidien qui, en près de cent ans, a malheureusement peu évolué sur les sujets de la précarité et du mal-logement. Il reste encore temps à faire…

Ce roman est une claque, une prise de conscience urgente et nécessaire. Rien de moins. D’un sujet d’actualité devenu un marronnier, Laetitia Colombani parvient à créer un livre qui donne envie de se lever et d’agir, de ne plus être indifférent à la souffrance que nous côtoyons tous les jours en bas de chez nous, à chaque coin de rue. En donnant vie à ces héroïnes de papier que sont Salma, Sumeya ou la Renée, les tragédies des femmes battues, violées, excisées ou réfugiées prennent un tour plus concret. En mettant en lumière ces femmes à qui l’on donne peu la parole, l’autrice prend le pari d’éveiller les consciences et de, peut-être, attirer les projecteurs sur les petits coup de pouce que chacun est en mesure de donner, à son niveau, pour faire bouger les choses.

Un roman pour apporter sa pierre à l’édifice, à la manière du colibris de la fable de Pierre Rabhi, qui tente d’éteindre un incendie de forêt en transportant quelques gouttes d’eau dans son bec. Moqué par le tatou qui trouvait sa démarche dérisoire, le petit colibris répondit : « Je le sais, mais je fais ma part ». Et si nous, à notre tour, nous faisions un petit geste ?

Références : « Les victorieuses« , Laetitia Colombani, aux éditions du Livre de poche, 240 pages, 7,40€.

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

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En 2 mots : « Quand Patrick apprit la raison de mon enfermement, il s’intéressa à mon histoire avec la bienveillance d’un compagnon du Devoir prenant connaissance des premières tentatives maladroites de son apprenti. Lorsque j’eus terminé mon modeste récit, il se gratta le lobe de l’oreille droite dévoré par un eczéma rougeoyant. « À te voir, je croyais pas que t’étais capable d’un truc pareil. T’as bien fait. C’est sûr et certain. Moi, je l’aurais tué. »

Jean-Paul Dubois livre ici l’histoire de Paul Hansen, un homme ordinaire qui, suite à un « pétage de plomb« , se retrouve incarcéré pour deux ans à la prison de Bordeaux à Montréal. Sa détention lui offre l’occasion de se retourner sur son passé et d’en tirer le bilan, revenant ainsi sur les grandes étapes qui ont jalonné sa vie : son enfance en France auprès de ses parents franco-danois, son arrivée au Canada, sa profession de surintendant à la résidence l‘Excelsior, son histoire d’amour avec la pilote d’hydravion Winona Mapachee, et enfin les circonstances du drame qui l’ont mené en prison.

Mon avis : le Goncourt 2019 est un texte épuré, minimaliste, presque factuel et pourtant il dégage une étonnante force d’attraction qui pousse à en poursuivre la lecture. Mis à part la précision des passages descriptifs, parfois trop minutieux à mon goût, j’ai apprécié ce style si particulier, entre froideur, détachement et désabusement envers le sort des personnages. Malgré, la distance dans laquelle il maintient le lecteur, on a envie de s’accrocher, fascinée par la solitude de ce microcosme carcéral et par l’étonnant duo que forme Paul et son codétenu, Patrick Horton, ex Hells Angels. Leur relation, empreinte de fraternité et de tolérance mutuelle, apporte un peu de lumière à cette partie sombre du roman. Mais la solitude de l’existence carcérale, tempérée par ce codétenu haut en couleur, ne suffit pas à combler l’hébétude de Paul ni le manque de ses chers disparus : son père, sa femme et sa chienne, qu’il convoque fréquemment en pensée pour supporter le quotidien.

Les passages où Paul se remémore son passé sont moins oppressants mais laissent un goût amer comme si toute la vie du narrateur n’avait été faite que de médiocrité, de solitude et de déceptions. Les petites embellies viennent des passages où il évoque ses instants de bonheur auprès de sa femme, d’origine algonquine, et de sa chienne, Nook. Des bonheurs simples qui représentent de véritables fulgurances dans le roman, des instants de grâce qui tempère la noirceur et le détachement du reste du texte.

Au bout du compte, j’ai trouvé ce roman passionnant et particulièrement bouleversant en toute fin de lecture lorsque la vérité est enfin révélée sur la nature du crime commis par Paul et les raisons qui l’ont poussé à en arriver là. Cet homme ordinaire, humble et serviable, qui n’aspirait qu’à mener une vie paisible et à faire son travail consciencieusement, se retrouve poussé à bout, harcelé jusqu’au point de non retour. C’est à ce moment là que le roman prend, selon moi, toute son ampleur : j’ai alors ressenti une profonde empathie pour cet anti-héros, qu’un seul dérapage malheureux mais compréhensible, condamne à une privation de liberté. Un texte marquant, qui donne à réfléchir sur des questions telles que la liberté, la solitude, la rédemption et le déterminisme.

Références : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon« , Jean-Paul Dubois, aux éditions de l’Olivier, 256 pages, 19€.

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Rien n’est noir, Claire Berest

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En 2 mots : Une plongée fulgurante dans l’univers de la fantasque peintre mexicaine Frida Kahlo (1907-1954) mais surtout le récit de son incroyable histoire d’amour avec le peintre Diego Rivera, de 21 ans son aîné.

Frida se caractérise par une personnalité intense et extrême, une fureur de vivre dans ses joies comme dans ses peines : de son accident de bus à 19 ans, qui la laisse exsangue – transpercée par une barre de métal – à son mariage avec le peintre le plus célèbre du Mexique, de ses multiples fausses couches en passant par les tromperies de son mari qui passe de femme en femme de manière frénétique, jusqu’à ses premiers expositions en solo à 31 ans, découvrez ce destin hors du commun!

Mon avis : Le moins que l’on puisse dire c’est que ce roman est à la hauteur de sa réputation : il est juste magnifique, d’une énergie folle!

Claire Berest réussit ici un tour de force : incarner et donner corps à la peintre mexicaine qui n’a jamais semblé plus vivante qu’à travers ces pages. Elle nous livre une héroïne d’une intensité folle, qui vit et ressent les choses avec exacerbation, une instinctive jusqu’au bout des ongles, une femme indépendante et libre d’esprit, quitte à choquer les bien pensants. 

Le style de Claire Berest peut certes déconcerter, tant il est rapide, un peu comme si les mots jaillissaient d’elle en une spectaculaire éruption. Mais c’est pour mieux retranscrire cet élan qui caractérisait Frida Kahlo, elle qui n’a cessé de brûler la vie par les deux bouts, cette survivante qu’aucune épreuve – physique ou morale – ne paraissait pouvoir terrasser. Elle semble en effet avoir traversé la vie comme un coup de fouet, dotée d’un incroyable tempérament de feu lui permettant de faire fi des convenances avec panache.

Frida Kahlo est une héroïne dingue, une peintre née qui couche sur la toile ce qui se présente en elle, peignant comme elle respire des tableaux chocs : « Frida ne peint pas ses rêves, ni son inconscient, elle peint une nécessité intérieure« .

En bref, un immense coup de cœur tant j’ai été captivée par l’écriture fiévreuse et passionnée de Claire Berest qui m’a littéralement emportée dans l’univers de Frida et Diego, entre Mexique, Etats-Unis et Europe de 1928 à 1954.

Références : « Rien n’est noir« , Claire Berest, aux éditions Stock, 250 pages, 19,50€.

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Un automne de Flaubert, Alexandre Postel

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Je découvre avec plaisir la plume d’Alexandre Postel ainsi que son style délicieusement suranné. Il se glisse ici avec talent dans la peau du grand Gustave Flaubert, à une période de sa vie où l’écrivain est au plus mal : accablé par des soucis financiers, mélancolique, il en a perdu l’inspiration. Désespéré de vivre, il trouve refuge à l’automne 1875, auprès de son ami le biologiste Georges Pouchet, à Concarneau. Là, Flaubert mène une vie bien rythmée entre bains de mer, balades, plaisirs de la table et visites à la station de biologie marine que dirige son ami.

Cette parenthèse de quelques mois lui permet surtout de se livrer à l’introspection et de mener une vie oisive où la littérature n’a, dans un premier temps plus sa place, tant il s’est lassé de se soumettre à une si impérieuse maîtresse. Mais, petit à petit, un frisson, un élan créatif le pousse à réenclencher le processus d’écriture : Flaubert décide de coucher sur le papier une vieille histoire médiévale qu’il porte en lui depuis vingt ans mais en laquelle il ne croît guère : « Ce n’est rien du tout et je n’y attache aucune importance ». Cette entreprise lui permet néanmoins de renouer un fil ténu avec la littérature…

Un texte court mais délicieux dans lequel l’auteur imagine ces quelques mois d’errance dans la vie de l’auteur magistral de « Madame Bovary » et de « L’Education Sentimentale« . On y croise avec plaisir, au détour des pages, Victor Hugo, George Sand ou les frères Goncourt et on se laisse emporter par le côté surréaliste des dissections de poissons et de mollusques de Pouchet, sous l’œil circonspect de Flaubert. Une belle découverte dans laquelle on assiste à la genèse de l’un de ses « Trois Contes » :  « La légende de Saint Julien l’Hospitalier« !

Références : « Un automne de Flaubert« , Alexandre Postel, aux éditions Gallimard, 144 pages, 15€.

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Les fleurs de l’ombre, Tatiana de Rosnay

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En 2 mots : Lecture passionnante qui nous entraîne dans un Paris futuriste ! La capitale française panse en effet ses blessures après une vague d’attentats meurtriers, survenus lors des jeux olympiques de 2024. Dans cette ville devenue sécuritaire et artificielle (la nature y est presque totalement absente), Tatiana de Rosnay imagine le personnage de Clarissa, clin d’œil à Virginia Woolf. Cette écrivaine sur le déclin, qui vient de quitter son mari, emménage dans une résidence pour artistes construite sur les ruines du quartier détruit de la tour Eiffel. Malgré le luxe et la modernité sécurisante de son appartement, Clarissa ne s’y sent pas à l’aise. Elle ressent comme une présence, a le sentiment d’être observée en permanence et de ne plus être tout à fait la même. Très vite se distille dans l’esprit du lecteur que cette femme court un risque et qu’elle n’est pas en sécurité dans ce lieu qui devrait pourtant représenter un refuge pour elle.

Mon avis : J’ai beaucoup aimé cette atmosphère mystérieuse ; elle nourrit la curiosité du lecteur qui ne sait pas vraiment à quoi s’attendre puisque nous sommes plongé en 2034 et que les habitudes de vie, largement gouvernées par la technologie, nous sont étrangères. L’une des manifestations les plus tangibles de cette tension provient notamment de « Mrs Dalloway », l’inquiétante assistante vocale de Clarissa qui semble tout connaitre de sa vie, la rendant plus menaçante et présente qu’une entité vivante.

Un texte sidérant et palpitant, glaçant également pour ce futur apocalyptique qu’il décrit et que l’on espère demeurer dans le registre du fantasme. Un avenir déconnecté de la nature, de la littérature et des relations humaines. Très bien écrit, ce roman se dévore à toute vitesse grâce au suspens qui happe le lecteur du début à la fin. Petit plus qui m’a fait sourire : les jolies références aux grands écrivains que sont Romain Gary, Virginia Woolf ou encore Daphné du Maurier 😉.

Références : « Les fleurs de l’ombre », Tatiana de Rosnay, aux éditions Robert Laffont / Héloïse d’Ormesson, 336 pages, 21,50€.

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Le café de trop, Viviane Roeth

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En 2 mots : Bienvenue chez Anna et Louis, improbable duo de sexagénaires qui cohabite sous le même toit. A la mort de leur mère, Louis accepte de venir vivre avec cette sœur un peu simplette qu’il a toujours détesté. Colérique, manipulatrice et perverse, Anna lui a en effet bien souvent gâché la vie au cours de leur enfance. La cohabitation entre les deux jumeaux se révèle donc particulièrement orageuse avant de finir par prendre une tournure des plus inquiétantes : Anna semble perdre de plus en plus les pédales, prête à tout pour nuire à son frère. Mais jusqu’à quel point?

Mon avis : ne vous fiez pas à cette couverture pétillante et acidulée! Ce qui vous attend ici est un huis clos angoissant, dans lequel la tension monte crescendo à mesure que le doute s’installe sur ce qui se passe réellement dans cette petite maison de campagne. Qui est le plus malveillant des deux ? Anna est-elle vraiment cette femme vicieuse qui cherche à empoisonner la vie de son frère ? Louis est-il ce frère soucieux du bien-être de sa sœur ou un homme à l’esprit troublé qui ne sait pas toujours distinguer ce qui est réel de ce qui relève du rêve ? Le trouble s’installe, le lecteur perd ses repères et finit par ne plus savoir qui croire : qui du frère ou de la sœur dit la vérité ? Qui manipule l’autre ? Lequel des deux est le plus dérangé?

Un roman court mais haletant qui joue habilement sur les apparences et les faux semblants, rebattant plusieurs fois les cartes avant la révélation finale. Je l’ai lu d’une traite et j’ai adoré!

Références : « Le café de trop« , Viviane Roeth, aux éditions Rroyzz, 124 pages, 12€.

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Cinq cartes brûlées, Sophie Loubière

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En 2 mots : Sophie Loubière nous dresse ici le portrait de Laurence, anti-héroïne par excellence, qui semble attirer à elle la poisse et le malheur depuis sa naissance. Petite fille tourmentée par un grand frère jaloux et pervers, abusée par un père qui désertera bien vite la maison familiale, Laurence devient une adolescente rongée par ses crises de boulimie au point de développer une obésité morbide. De ce corps qu’elle maltraite, en le gavant de nourriture pour compenser ses manques affectifs et ses fêlures, elle saura tirer partie en le façonnant. Elle se réinventera d’abord par le sport, jusqu’à atteindre le haut niveau dans la discipline du lancer de marteau, puis embrassera une carrière atypique de croupière au casino local. Mais le dégoût de soi n’est jamais loin et conduira  souvent Laurence à précipiter sa chute…

Mon avis : Un page turner redoutablement efficace notamment grâce à ces chapitres courts et bien rythmés qui retracent la vie de Laurence, alternant entre narration, lettre, monologue intérieur, coupure de presse, etc.

J’ai vraiment été happée par la noirceur du destin de Laurence, qui, de prime abord, n’a franchement rien pour elle. Mais, alors que le destin s’acharne sur elle comme sur un punching-ball, elle trouve chaque fois le moyen de me surprendre, révélant une force de caractère insoupçonnée. Son abnégation face aux moqueries de son frère ou aux errances de sa mère force l’admiration, de même que sa capacité à encaisser échecs et déceptions. Tous semble en effet conspirer pour rendre la vie de Laurence plus noire quelle ne l’est déjà, même sa sinistre maison avoisinante d’un poste électrique  grésillant d’ondes néfastes.

L’univers des jeux d’argent, évoqué à travers la profession de croupière de Laurence, participe également à l’installation de cette atmosphère noire : lieu de solitude, où les joueurs viennent expier leurs folies face à une croupière-sorcière qui attise leur addiction et précipite leur chute.

Enfin, il y’a la question du rapport au corps, centrale dans ce roman : cette héroïne, obèse pathologique, traîne ainsi son corps rempart et parvient à se métamorphoser en un personnage fascinant et surprenant, triomphant de cette chair mortifère. Esclave de son propre corps, qui réclame sans cesse plus de nourriture, Laurence parviendra à reprendre le pouvoir sur cet impérieux besoin de se remplir. Dominant son corps et ses faiblesses pour mieux le façonner, elle se réappropriera son ennemi le plus intime, prenant sa revanche sur des années de mortifications.

Références : « Cinq cartes brûlées« , Sophie Loubière, aux éditions Fleuve Noir, 352 pages, 19,90€.

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Le roman de Molly N., Sophie Carquain

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En 2 mots : Sophie Carquain nous fait découvrir la vie – romancée – de Molly Norris, caricaturiste américaine ayant intégré le programme de protection des témoins, après avoir réalisé une caricature du prophète Mahomet en 2010. Une histoire vraie, passionnante et intense, que l’auteure, marquée par ce destin hors du commun, choisi de prolonger en imaginant ce que Molly a pu devenir, une fois entrée dans l’anonymat…

Mon avis : Un roman prenant, où tout sonne juste, sur la descente aux enfers de cette cartooniste qui avait tout pour être heureuse. Ce récit est avant tout celui d’une histoire incroyable, improbable et pourtant vraie : comment cette dessinatrice branchée de Seattle s’est-elle fourrée dans un tel pétrin? Au point d’avoir dû disparaître pour sauver sa vie, vivre cette demi-existence à laquelle une fatwa la condamne…

L’auteure imagine le quotidien de Molly et de sa fille, après avoir intégré le programme de protection des témoins : nouvelles identités, profession, nouveau pays, etc. Elle continue à dérouler le fil, comble les blancs de la vie de Molly depuis qu’elle a dû disparaître. Elle imagine, déduit, prolonge l’existence de celle qui a sombré dans l’oubli, coupable d’avoir dessiné une caricature qui ne passe pas. Surtout, l’auteure met en exergue cette angoisse latente, qui peine à les quitter et se fait obsédante, ce sentiment de n’être jamais en sécurité. Etre sans arrêt sur le qui vive , ne faire confiance à personne, ne jamais trouver le calme ni la paix, se sentir traquer en permanence constituent désormais le quotidien de la mère et de sa fille.

En revanche, j’ai eu du mal à éprouver de la sympathie pour cette femme égocentrique, même si j’en ai eu pour le malheur qui l’a accablé, elle et ses proches. J’avoue que le nom de cette caricaturiste m’était inconnu avant de me plonger dans ce livre et j’ai réellement appris beaucoup de choses au cours de ma lecture. Une lecture qui m’a fait réfléchir, cogiter et revivre des événements marquants de la mémoire collective, et ce dès les les premières pages : l’émotion s’impose ainsi lorsque le livre s’ouvre sur l’attaque de Charlie Hebdo. L’évocation de cette tragédie provoque toujours chez moi une réaction épidermique tant cette journée m’a marqué et ébranlé.

Sophie Carquain se livre ici à une mise en abîme très réussie, en dévoilant ses propres doutes lors des phases d’écriture et de recherche. En creux se dessine bien évidemment le thème central et ô combien d’actualité de la liberté d’expression.

En bref, un roman passionnant entre fantasme et réalité.

Références : « Le roman de Molly N. » , Sophie Carquain, aux éditions Charleston, 416 pages, 19€.

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Les os des filles, Line Papin

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En 2 mots : Dans ce petit texte, la romancière Line Papin évoque l’histoire complexe de sa famille et de ses origines, son parcours tumultueux pour trouver sa placer et parvenir à exister malgré ses bleus au corps et à l’âme, qui la marquent jusqu’au plus profond d’elle même, jusque dans ses os. Elle se raconte et s’adresse à celle qu’elle a été en 1995 – lors de sa naissance à Hanoï – à la petite fille de 2005 – arrachée brutalement au Vietnam pour venir vivre en France, le pays de son père – à l’adolescente de 2010 – anorexique et dépressive – puis à la jeune femme de 17 ans en pleine reconstruction et de retour sur cette terre vietnamienne tant aimée.

Mon avis : un livre dont j’avais vraiment envie de vous parler! J’ai été touchée/émue/embarquée/captivée par ce récit intime et viscéral, celui d’un écartèlement entre deux pays, deux cultures, deux langues, deux manières d’être au monde.

Tout d’abord, Line Papin m’a donné envie de découvrir le Vietnam, elle qui a su si bien retranscrire l’exotisme et la fureur de vivre qui agitent Hanoï, personnage à part entière. Un attachement qui va crescendo, à mesure que la nostalgie et le manque viscéral de sa terre natale se font sentir.

Puis c’est son style si particulier qui la distingue. Son écriture délicate sait se faire incisive et précise pour dire les mots et les maux au plus juste de ses ressentis. Line Papin tranche dans le vif, ne prend pas de gants pour dire les choses mais elle y met les formes. Elle parvient ainsi à faire danser et se percuter les mots pour aller à l’essentiel, sans s’embarrasser de superflu. Pas une phrase n’est de trop dans cette introspection ciselée que constitue « les os des filles« .

A pas feutrés, presque en murmurant, elle nous invite dans son histoire familiale : d’abord celle de sa grand-mère, Ba, dans le Vietnam de la seconde guerre mondiale, puis celle de ses parents dans une Hanoï en pleine mutation. Puis le récit se scinde en deux : l’enfance vietnamienne et lumineuse de la petite Line suivi de sa descente aux enfers, lors de son déracinement pour la France. Cette seconde partie, dure et brutale, prend littéralement aux tripes. Lorsqu’elle évoque sa souffrance, le manque du pays qui l’a vu naître et des siens, son anorexie, l’auteure choisi de s’exprimer avec élégance. Ainsi, elle utilise la métaphore de la guerre pour évoquer cet état de délabrement qui s’installe insidieusement en elle. Et ça sonne drôlement juste…

Cette désincarnation, ce désinvestissement d’elle-même au point de devenir une ombre, un fantôme qui se meurt d’avoir été ainsi privé de tout ce qui lui était essentiel est remarquablement bien décrit. Elle est parvenue à « dire » sa douleur, à l’extraire d’elle même pour la coucher sur le papier et ainsi la regarder bien en face. Pour expier, exorciser, (re)vivre à nouveau. Un récit puissant, dont on sort exsangue, mais avec une confiance et un espoir en l’avenir tout aussi fort!

Références : « Les os des filles« , Line Papin, aux éditions du Livre de poche, 184 pages, 7,20€.