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A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

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En 2 mots : Inoubliable Tchernobyl qui a marqué les cœurs et les esprits à l’encre indélébile. Lorsque survient la catastrophe, aux premières heures du 26 avril 1986, Léna et Ivan, âgés de 13 ans et liés par une profonde amitié amoureuse ignorent que leur destin est sur le point de basculer. Fille de scientifiques, Léna évacue la ville contaminée de Pripiat avec sa famille, direction la France ; Ivan, lui, ne quittera jamais l’Ukraine. Pendant 20 ans, sans nouvelles l’un de l’autre, ils tentent chacun à leur manière de survivre au manque et surtout à l’absence, cette invisible et insupportable compagne qui empoisonne les âmes de son insidieux poison.

« L‘appel de la patrie et de ses racines est plus fort que ces radiations invisibles« .

Mon avis : Un très joli premier texte d’Alexandra Koszelyk, tout en nuances et en symboles. Dans cette épopée moderne, l’écrivaine rejoue le mythe de l’Odyssée à travers l’errance de Léna qui ne peut oublier sa terre natale et son amour d’adolescence, franchissant les étapes de sa vie de femme comme si elle n’était pas réellement présente à elle-même. Si elle tente au début de se faire violence et de refouler son attachement à ses souvenirs, le bouillonnement intérieur ne cesse de gronder jusqu’à ce que l’évidence explose sous ses yeux : sa vie est ailleurs et un voyage nécessaire et salvateur est à entreprendre pour retrouver, symboliquement, le paradis perdu. J’ai également trouvé très intéressant les parallèles avec les cités antiques ayant elles aussi péri sous les flammes impitoyables et les nuages de cendres, à l’image de Pompéi et d’Herculanum. Là encore, joli clin d’œil que de faire de Léna une archéologue, jamais aussi heureuse que lorsqu’elle exhume des vestiges de cités oubliées.

Cet attachement à une terre, à une langue, à des racines profondément implantées m’a passionné. Il se dégage une grande intensité du personnage de Léna qui lutte pour faire taire l’exilée en elle, pourtant convaincue d’échouer dans ce combat perdu d’avance tant son ancrage originel demeure puissant, malgré l’éloignement et le temps qui passe. Lorsqu’elle brise enfin les carcans qui l’entourent pour laisser libre court à sa nature passionnée et repartir à Pripiat, quelle exultation pour la lectrice que je suis !

Un très beau roman d’amour – à un homme, à une terre – sublimé par l’exaltation et la passion de l’âme slave!

Références : « A crier dans les ruines« , Alexandra Koszelyk, aux éditions « Aux forges de Vulcain », 254 pages, 19€.

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Khalil, Yasmina Khadra

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En 2 mots : un roman addictif et haletant dans lequel Yasmina Khadra imagine les doutes et les tourments qui hantent le jeune Khalil, futur kamikaze en route pour perpétrer l’attentat prévu au stade de France le 13 novembre 2015. Lorsque sa ceinture explosive refuse de se déclencher, débute alors pour le jeune homme, une errance mortifère…

Mon avis : j’ai été happée par cette lecture dès les premières lignes malgré son côté profondément dérangeant et malsain. Il y’a en effet quelque chose de terrifiant à se retrouver du « mauvais » côté, à côtoyer les pensées d’un terroriste en devenir, déterminé à mener sa mission coûte que coûte, aveuglé par ses convictions. Certains passages m’ont donc effectivement fait froid dans le dos mais je ne pouvais me détacher de ce récit, curieuse et malgré tout remplie d’espoir, espérant que Khalil profiterait de sa deuxième chance pour retrouver le chemin du bien.

Cet attentat vécu de l’intérieur ainsi que les conséquences qui découlent de son avortement sont racontés d’une manière passionnante par Yasmina Khadra qui distille avec efficacité tension et suspens. Le récit se déroule à la manière d’un thriller ou d’une série noire captivante, dans lesquels on ne peut s’empêcher d’espérer la rédemption de cet anti-héros que l’on déteste mais qui fascine par la puissante noirceur qu’il dégage. Ce caractère perverti par la honte de soi, par le sentiment permanent d’être rejeté, ni intégré ni intégrable dans la société révèle une vision glaçante de la vie, où tout est tout noir ou tout blanc, sans demi mesure.

Et pourtant, dieu sait que le personnage de Khalil a peu de chance de susciter la sympathie du lecteur! Rigide, arrogant, égoïste, préoccupé uniquement par sa petite personne, haineux et pétri de préjugés, le jeune homme à la dérive laisse peu de chance à une quelconque sympathie. Yasmina Khadra décrit d’ailleurs de manière remarquable les mécanismes de sa pensée, comment Khalil s’arrange avec les faits pour qu’ils coïncident avec sa propre vision des choses, comment il réinterprète l’histoire pour légitimer ses actes et ses décisions extrémistes. Ces pensées sont réellement fascinantes et soulignent comment l’endoctrinement prend racine dans un esprit faible et perdu, pétri de la haine de soi et des autres. Il faudra un drame intime l’étreigant au cœur pour renverser, peut-être, ses convictions…

Références : « Khalil » , Yasmina Khadra, aux éditions Pocket, 240 pages, 6,95€.

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Le bal des folles, Victoria Mas

 

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En 2 mots : Me voici de retour avec une nouvelle pépite : « Le bal des folles« , premier ouvrage de Victoria Mas, déjà couronné par le prix Stanislas. Dans ce roman, qui se déroule en 1885, le lecteur est plongé au cœur de l’hôpital parisien de la Pitié Salpêtrière, alors sous l’égide du célèbre neurologue, Jean-Martin Charcot. On y découvre le quotidien d’une communauté de femmes – les hystériques – placées ici sous des motifs aussi divers que l’adultère, l’alcoolisme, le spiritisme ou encore la prostitution. Ces femmes, perdues et peu recommandables aux yeux de la société bien pensante de la fin du XIXe siècle, sont ici cloîtrées, sans espoir de sortir un jour, coupables de ne pas rentrer dans le moule d’un monde pensé et administré par des hommes. Dans un quotidien rythmé par les examens et les expériences, parfois publiques, menés par Charcot et son équipe, un événement vient rompre la monotonie de leur existence : le bal des folles, organisé chaque année à la mi-carême pour que la bourgeoisie parisienne puisse, le temps d’une soirée, frayer et frissonner au contact de ces femmes subversives, à la fois terrifiantes et terriblement fascinantes. L’une d’elles, Eugénie, internée par sa famille pour avoir prétendu discuter avec les défunts, cristallise et incarne l’enfer vécue par les prétendues hystériques de la Pitié Salpêtrière.

«Les plus profondes folies ne se voient pas»

Mon avis : J’ai beaucoup aimé la manière dont Victoria Mas a su faire revivre cet événement, historique et véridique, puisque le fameux « bal des folles » s’est bel et bien tenu entre 1887 et 1894. Ce roman feutré, dans lequel pas un mot n’est superflu, a le mérite de frapper juste dès les premières pages et de ne pas lanterner en d’innombrables digressions. Ici, l’histoire est précise et va à l’essentiel : le drame de ces femmes, injustement enfermées pour avoir osé être différentes et dont le seul crime est bien souvent d’avoir tenté d’être elle-même, envers et contre tous.

Ce roman fait écho à de nombreuses questions d’actualité et met en lumière la condition féminine et les restrictions insupportables que les femmes subissaient il n’y a pas si longtemps encore. Condamnées au bon vouloir d’un époux, d’un père ou d’un frère, ces femmes n’avaient littéralement aucun recours une fois placées à la Salpêtrière et devaient se soumettre à des traitements expérimentaux hallucinants pour soigner leurs prétendus désordres mentaux. Les femmes que l’on croise dans ce roman sont toutes à la limite d’une certaine forme de folie : elles frôlent l’irrationnel ou le spiritisme, flirtent avec les dangers des paradis artificiels ou des amours tarifés. Toutes comptabilisent les coups et les bleus au corps et à l’âme… Elles n’en sont que plus touchantes ces femmes, belles et lumineuses dans leur folie douce.

Ce sentiment se renforce avec la découverte des parcours de vie des filles, notamment lorsque l’écrivaine se penche sur les raisons, bien souvent absurdes et révoltantes, qui les ont conduites ici. La simple idée qu’un influant notaire, craignant que sa fille de 19 ans ne soit possédée par le diable, et décidant alors de la condamner à un séjour à perpétuité à la Salpêtrière, est tout bonnement inhumaine! J’ai ainsi été souvent ébranlée et submergée d’émotion, indignée à la lecture de certains passages.

Autre point fort du texte : l’écriture, très visuelle et descriptive, qui nous déroule l’histoire à la manière d’un film et où on a presque l’impression de voir les scènes et les lieux prendre vie sous nos yeux. Je l’ai trouvé particulièrement minutieux et bien documenté, ce qui m’a permis d’apprendre une foule de choses sur le sujet.

Enfin, ce roman soulève bon nombre de questions et l’on peut légitiment s’interroger sur les motivations de la démarche d’aide proposée à ces âmes perdues : met on vraiment tout en oeuvre pour soigner leur mal-être? Charcot et son unité ne seraient-ils qu’un cache misère, gardant sous le coude un vivier de femmes bonnes à exhiber dans des spectacles subversifs visant à choquer le Paris bourgeois avide de sensationnalisme?

La lisière avec la folie, l’appartenance à un corps ou à un esprit qui trahit, que l’on ne contrôle pas sont admirablement développés à travers les personnages féminins, touchantes figures condamnées pour être nées femmes et ne pas s’être conformées aux attentes morales de leurs familles et de la société, pour avoir voulu vivre libre et affranchi, dans un monde qui les préfères soumises.

En bref, un texte qui fait se retourner en arrière pour apprécier le chemin parcouru et  les progrès réalisés dans les domaines de la condition féminine et des maladies mentales depuis 1885…

Références : « Le bal des folles« , Victoria Mas, aux éditions Albin Michel, 256 pages, 18,90€.

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Nous étions nés pour être heureux, Lionel Duroy

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En 2 mots : Paul, la soixantaine environ, organise un repas de famille pour tenter de se rapprocher de ses proches, avec qui il est brouillé depuis plus de 30 ans. A l’époque, il avait ressenti le besoin d’écrire et de décrire l’histoire familiale pour se libérer du poids d’une enfance tumultueuse et ravagée. Une démarche mal vécue par ses proches qui n’ont jamais digéré ce déballement… Ce déjeuner sera, il l’espère, l’occasion de faire table rase du passé et d’ouvrir la porte à une réconciliation. 

Mon avis : Une complexe histoire familiale dans laquelle il est parfois dur de se repérer! En cause, la profusion de personnages qui entoure Paul, le narrateur, ainsi que l’absence totale de chapitres, ce qui contribue à donner une certaine pesanteur à la lecture. Néanmoins ce déjeuner familiale révèle sa profondeur et ses attraits petit à petit, s’appréciant à mesure qu’il se dévoile.

L’histoire n’est pas d’une originalité folle mais j’ai quand même accroché dès le départ, curieuse de savoir comment aller tourner ce singulier repas de famille. Le suspens est donc bien au rendez-vous. La complexité des liens familiaux est ici disséquée avec psychologie et intelligence par Lionel Duroy, passé maître dans l’art de questionner les tourments intérieurs et les réminiscence d’un passé et d’une enfance jamais totalement digérés. 

Je m’attendais à tout moment à un déballement sordide et glauque, pourtant rien de tout cela n’est venu heurter ma lecture. Les non-dits et les secrets apparaissent au fur et à mesure que se dessinent les rancœurs fratricides mais ils restent somme toute assez compréhensibles. 

En bref, un huis-clos familial se déroulant sur une journée et qui fera date dans l’histoire de Paul et de ses enfants.

Références : « Nous étions nés pour être heureux« , Lionel Duroy, aux éditions Juillard, 240 pages, 20€.

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La Maison, Emma Becker

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En 2 mots : Pendant 2 ans et demi, la jeune écrivaine française, Emma Becker, a exercé de son plein gré en tant que prostitué dans une maison close de Berlin : la fameuse « Maison » qui donne son titre au roman. Dans ce texte criant de vérité, Emma, devenue Justine, revient sur cette expérience tabou, hors du commun et raconte avec élégance et sincérité son quotidien, les clients, la vie dans cette communauté bienveillante de femmes, ses doutes, ses aspirations mais aussi ses satisfactions et ses moments de bonheur fulgurants.

Mon avis : Une lecture passionnante, instructive et lumineuse qui, contre toute attente, ne m’a ni heurté ni pesé. Au contraire, je l’ai trouvé douce – parfois même drôle – et bienveillante grâce au regard lucide que pose Emma/Justine sur le plus vieux métier du monde. Légal et encadré en Allemagne, il s’exerce ici dans un environnement dédié et sécurisant, le rendant presque banal. Dans cette communauté de filles, ça papote, ça critique, ça se plaint après une journée difficile ou un client pénible, comme dans n’importe quel job. Il y’a des hauts et des bas que Justine livre avec gourmandise sous forme d’anecdotes la mettant en scène, elle ou ses collègues. Des collègues de tous âges, de toutes origines et ayant chacune des motivations diverses et valables pour exercer dans la Maison. Cette absence de jugement, cette tolérance, constitue selon moi la vraie force de ce texte qui fait du bien et déculpabilise les femmes et leurs éternels questionnements et propension à se juger si sévèrement.

J’ai également beaucoup apprécié le vent de liberté qui souffle dans ce texte engagé : liberté d’être soi, de disposer de son corps comme on en a envie, de laisser exploser son moi profond. Une féminité assumée, impudique et éminemment forte et puissante. D’ailleurs ces femmes, décrites par Emma Becker, sont les vraies tenantes du pouvoir et envoient valser les préjugés sur la prostitution contrainte et subite, donnant à voir un autre pan, une autre manière d’exercer cette profession. Directrices de leur vie, ces nanas là assument leur féminité et leur envie de vivre mieux qu’en se contentant du strict nécessaire, avec jubilation et soif de liberté.

Là encore, la vision donnée par l’écrivaine ne remet en rien en cause le côté obscur de la profession lorsqu’elle est exercée dans l’illégalité par des femmes contraintes et asservies. Si « La Maison » renvoie une image préservée et protectrice c’est bien grâce à la législation allemande qui encadre rigoureusement la profession (500 maisons closes rien qu’à Berlin!). Ici, les femmes décident et disposent de tout, de leurs clients, de leurs horaires, de leur corps et de leur envie de dire stop. Ce sont elles les vraies meneuses de ce jeu de dupes.

Le concept de limites – sans cesse repoussées – et la question du corps sont très bien développés par Emma Becker qui questionne ce rapport au corps objet, perçu et vécu comme un outil de travail – ce qui n’est bien sûr pas anodin! Il devient alors , assez naturellement, un instrument lui permettant de gagner sa vie, en donnant de sa personne et de son temps, pour satisfaire les besoins primaires et relationnels de la clientèle. La jeune femme revient à plusieurs reprises sur ce basculement et finalement sur la non violence que cela a représenté pour elle : loin de se sentir sale ou moins que rien, Justine se sent en accord avec elle-même, notamment parce qu’elle a trouvé un lieu où elle se sent rassurée. Édifiantes sont d’ailleurs les pages où elle revient sur sa première expérience au « Manège », un lieu glauquissime et déshumanisé qu’elle quittera d’ailleurs au bout de 15 jours.

Bref, un récit sobre et humain qui fait voler en éclat les préjugés et apporte ainsi une autre vision de la prostitution, en la dédramatisant et en la désacralisant de tous les fantasmes éculés et interdits moraux qui l’entourent encore.

Références : « La Maison« , Emma Becker, aux éditions Flammarion, 384 pages, 21€.

 

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Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine

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En 2 mots : coup de cœur pour le style décapant de ce texte urbain, âpre et cru, qui pulse l’urgence de vivre! Dans son premier roman, Sofia Aouine nous raconte l’histoire d’Abad, un ado libanais débarqué à Paris avec sa famille pour fuir les horreurs de son pays. Son territoire : la rue Léon, dans le quartier populaire de la Goutte d’Or, où les apprentis djihadistes règnent en maître et verrouillent les libertés et les espoirs. Grâce à un style très oral, à la fois vif et percutant, le lecteur a l’impression d’être plongé aux côtés d’Abad, dans ce quartier misérable, peuplé de prostitués, de toxico et de malheureux en quête d’une vie meilleure. Le jeune garçon raconte, avec ses mots d’ado, son mal-être, ses obsessions, son-ras-le-bol de cette vie au rabais mais aussi les petites touches de lumière qui illuminent son quotidien, les rencontres qui comptent.

Mon avis : un roman pourtant loin de mes lectures habituelles mais qui interpelle dès les premières lignes! L’intensité qui se dégage de ce texte, grâce à des phrases courtes et implacables comme un couperet, m’a tenu en haleine tout du long, happée par l’urgence de vivre et la frénésie qui se dégage des mots d’Abad. 

Le jeune garçon dénonce avec ses mots incisifs, la violence / la saleté / le néant / l’obscurantisme comme seul horizon et dresse ainsi un tableau noir à pleurer, noir à vomir de son avenir frappé par le déterminisme social. La honte, la déception de s’enliser dans une vie médiocre une fois arrivée à Paris, tout ça transparaît avec une tristesse folle dans ce roman qui met en lumière les ghettos parisiens dans toute leur splendeur et leur décadence.

Trouver sa place – dans sa famille, dans son pays d’accueil – est également l’un des thèmes majeurs de « Rhapsodie des oubliés« . Abad se sent exilé, éternel étranger ni vraiment d’ici ni vraiment d’ailleurs, condamné à errer dans un entre-deux, coincé dans les limbes car jamais légitime ni légitimé…

Enfin, j’ai adoré la richesse linguistique du phrasé d’Abad, qui laisse jaillir les mots à toute allure dans un bain de langage mélangeant des mots d’argot, de verlan et de français, des surnoms et des mots inconnus. Tous traduisent la profondeur de ce roman, sans fioritures ni faux semblants. Il va à l’essentiel, dit les choses telles qu’elles sont, crûment, sans épargner le lecteur et c’est pour le mieux!

En bref, un roman puissant qui touche au cœur de par sa rage de vivre!

Références : « Rhapsodie des oubliés« , Sofia Aouine, aux éditions de la Martinière, 208 pages, 18€.

 

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La chance de leur vie, Agnès Desarthe

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En 2 mots : Cap sur les États-Unis pour y suivre l’expatriation d’une famille française exilée en Caroline du sud. Hector, le père, s’épanouit dans son poste d’universitaire où sa réputation de french poet fait des ravages auprès de la gente féminine. Son épouse Sylvie peine, elle, à s’habituer à cette nouvelle vie et ne se sent guère à sa place dans ce pays de la démesure. Sans conviction, elle entame des cours de poterie qui pourraient bien être sa planche de salut dans le chaos environnant.Le vertige la guette d’autant que son fils unique, Lester, est en proie à une crise spirituelle et insiste pour qu’on l’appelle désormais Absalom Absalom, ambiance!

Mon avis : j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre les tribulations et les dysfonctionnements de cette étrange et pourtant si familière tribu. Il y’a du Laura Kasischke dans cette parenthèse américaine qui met en exergue la vacuité du quotidien d’une femme au foyer, ses bizarreries ainsi que les errances adolescentes de son fils. Le texte souligne également la complexité des relations familiales ; les Vickery vivent sous le même toit mais ignorent tout ou presque des tourments intérieurs qui animent leurs proches, que ce soit la frénésie sexuelle, créatrice ou spirituelle. Chacun dysfonctionne à sa manière, en essayant de conserver pour soi cette part intime et intense de leurs existences.

Au delà de la douce bizarrerie de la famille, ce roman évoque subtilement l’anéantissement, ce vertige abyssal que l’on ressent aux pires heures de sa vie, avec plus ou moins de violence et de talent pour le dissimuler. Étrangers les uns aux autres mais étrangement soudés, liés par un attachement puissant qui respecte les zones d’ombres des autres, les Vickery ont l’intelligence de s’octroyer cette liberté ultime d’avoir un jardin secret. Roman du renoncement – à soi, à ses idéaux, à la norme – « la chance de leur vie » livre quelques belles fulgurances qui transcende l’atmosphère mélancolique et léthargique du texte.

Enfin le style de la romancière, pétillant d’intelligence et d’humour, fait des merveilles et donne corps au sentiment de vacuité qui se dégage de ce livre.

Références : « La chance de leur vie« , Agnès Desarthe, aux éditions Points, 312 pages, 7,40€.