Non classé·Policiers

Un(e)secte, Maxime Chattam

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En 2 mots : La fin du monde est proche. Depuis qu’Edwin Kowalski, un richissime illuminé  a comme projet d’éradiquer – ou presque – l’humanité sur notre planète, l’horreur est en marche. Pendant que la détective privée Kat Kordell se lance à la recherche d’une jeune fille disparue, le flic Atticus Gore enquête, quant à lui, sur la disparition de plusieurs individus au profil bien particulier : des SDF dont personne ne remarque la disparition. Les deux enquêteurs ne se doutent pas que leurs traques  pointent en direction de Kowalski… En effet, celui-ci a passé beaucoup de temps a domestiqué les insectes volants et rampants pour en faire des machines de guerre programmées pour tuer les êtres humains et servir ses intérêts.  

Mon avis : Avec ce roman, Maxime Chattam intègre le rang des grands auteurs du genre. Il conjugue en effet avec beaucoup de talent suspens, angoisse et horreur et m’a ainsi tenu en éveil quelques nuits, à la fois par l’effroi qu’il m’a procuré et par l’intrigue passionnante qui se déroulait sous mes yeux. Le récit est mené tambour battant et tient ses promesses grâce, notamment, à des chapitres courts et bien rythmés. 

J’ai trouvé ce polar particulièrement effrayant, notamment à travers les descriptions de scènes de crimes macabres et sordides. Les images de personnes tuées par des essaims d’insectes qui décomposent les corps m’ont littéralement glacé le sang. Autre détail particulièrement glauque : le seul indice présent sur les lieux du crime réside bien souvent dans les monticules d’insectes gisant au pied des cadavres en état de décomposition…

J’ai beaucoup apprécié ce livre manichéen même si le final m’a laissé sur ma faim : trop court et amené de façon trop rapide. Lorsque enfin Kat et Atticus se trouvent face à l’ennemi, la résolution est quelque peu abrupte et trop précipitée à mon goût…

En bref, un roman policier riche en rebondissements et en retournement de situation inattendus dans lequel Maxime Chattam se pose en visionnaire. Envisager les insectes comme armes de guerre relève t-il de l’utopie ou d’un futur dans lequel le pire est avenir? 

Références : « Un(e)secte« , Maxime Chattam, aux éditions Albin Michel, 480 pages, 22,90€.

Feel Good·Non classé

Vous faites quoi pour Noël ? Carène Ponte

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En 2 mots : On inaugure la saison des romances de Noël avec un très bon cru! Pauline, éditrice de guides pratiques, commet une légère boulette à l’issue de la fête de Noël de son boulot, en s’envoyant en l’air avec un collègue un peu patoche dans le parking de sa résidence. Ce coup de folie passager aurait pu rester sans conséquence si la scène n’avait pas malencontreusement eu lieu pile sous l’œil de la caméra de surveillance fraîchement installée. Ni une ni deux, Pauline fonce chez David, le gardien de son immeuble, pour tenter de récupérer l’incriminante et humiliante preuve de son inconséquence. Ce dernier, grand prince, lui propose un deal : si Pauline accepte de se faire passer pour sa petite amie auprès de sa famille durant les fêtes de fin d’année, il effacera l’enregistrement vidéo. La jeune femme débarque alors au royaume de Noël, dans la station montagnarde de « Santa-les-deux-sapins » (!) pour y passer des fêtes mémorables auprès de David et de sa famille.

Mon avis : Je me suis littéralement régalée avec cette comédie romantique de Noël et j’ai vraiment traîné en longueur pour la faire durer le plus longtemps possible! Voilà vraiment le livre idéal à lire sous son plaid, avec une bonne tasse de thé et quelques gourmandises car tout y est : le chalet de rêve à la montagne, les chocolats chauds, une famille déglinguée, de la romance et, surtout, beaucoup d’humour! En effet, au delà de cette ambiance si particulière qui nous environne de bien-être et de douceur, j’ai particulièrement apprécié, comme chaque fois, l’humour de Carène Ponte, car, force est de constater que j’ai bien souvent dû rire au cours de ma lecture.

Carène Ponte nous vend du rêve, celui de la magie de Noël et quel Noël! J’ai eu l’impression qu’elle avait décidé de totalement se lâcher et de ne rien s’interdire, quitte à multiplier les clichés (mais plus c’est gros mieux c’est!) pour nous écrire LA romance de Noël qu’on a envie de lire : drôle, chaleureuse, positive et lumineuse. D’ailleurs, le plaisir qu’a eu l’autrice à l’écrire irradie à chaque page.

Bien sûr, on devine d’avance comment l’histoire va tourner mais peu importe! Dans ce cas précis cela ne m’a pas dérangé car mes attentes de lectrice ont été comblées par l’atmosphère, l’histoire et ses péripéties ainsi que par le plaisir que j’ai eu à me fondre dans l’univers magique des fêtes de fin d’année.

En bref, les lecteurs fans de la magie romantique de noël seront comblés! Bravo Carène pour avoir su nous transmettre ta joie et ta passion pour « the most wonderful time of the year » et surtout, à quand la suite?!

Références : « Vous faites quoi pour Noël?« , Carène Ponte, aux éditions Michel Lafon, 302 pages, 15,95€.

Non classé·Romans français

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

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En 2 mots : Inoubliable Tchernobyl qui a marqué les cœurs et les esprits à l’encre indélébile. Lorsque survient la catastrophe, aux premières heures du 26 avril 1986, Léna et Ivan, âgés de 13 ans et liés par une profonde amitié amoureuse ignorent que leur destin est sur le point de basculer. Fille de scientifiques, Léna évacue la ville contaminée de Pripiat avec sa famille, direction la France ; Ivan, lui, ne quittera jamais l’Ukraine. Pendant 20 ans, sans nouvelles l’un de l’autre, ils tentent chacun à leur manière de survivre au manque et surtout à l’absence, cette invisible et insupportable compagne qui empoisonne les âmes de son insidieux poison.

« L‘appel de la patrie et de ses racines est plus fort que ces radiations invisibles« .

Mon avis : Un très joli premier texte d’Alexandra Koszelyk, tout en nuances et en symboles. Dans cette épopée moderne, l’écrivaine rejoue le mythe de l’Odyssée à travers l’errance de Léna qui ne peut oublier sa terre natale et son amour d’adolescence, franchissant les étapes de sa vie de femme comme si elle n’était pas réellement présente à elle-même. Si elle tente au début de se faire violence et de refouler son attachement à ses souvenirs, le bouillonnement intérieur ne cesse de gronder jusqu’à ce que l’évidence explose sous ses yeux : sa vie est ailleurs et un voyage nécessaire et salvateur est à entreprendre pour retrouver, symboliquement, le paradis perdu. J’ai également trouvé très intéressant les parallèles avec les cités antiques ayant elles aussi péri sous les flammes impitoyables et les nuages de cendres, à l’image de Pompéi et d’Herculanum. Là encore, joli clin d’œil que de faire de Léna une archéologue, jamais aussi heureuse que lorsqu’elle exhume des vestiges de cités oubliées.

Cet attachement à une terre, à une langue, à des racines profondément implantées m’a passionné. Il se dégage une grande intensité du personnage de Léna qui lutte pour faire taire l’exilée en elle, pourtant convaincue d’échouer dans ce combat perdu d’avance tant son ancrage originel demeure puissant, malgré l’éloignement et le temps qui passe. Lorsqu’elle brise enfin les carcans qui l’entourent pour laisser libre court à sa nature passionnée et repartir à Pripiat, quelle exultation pour la lectrice que je suis !

Un très beau roman d’amour – à un homme, à une terre – sublimé par l’exaltation et la passion de l’âme slave!

Références : « A crier dans les ruines« , Alexandra Koszelyk, aux éditions « Aux forges de Vulcain », 254 pages, 19€.

Non classé·Romans français

Khalil, Yasmina Khadra

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En 2 mots : un roman addictif et haletant dans lequel Yasmina Khadra imagine les doutes et les tourments qui hantent le jeune Khalil, futur kamikaze en route pour perpétrer l’attentat prévu au stade de France le 13 novembre 2015. Lorsque sa ceinture explosive refuse de se déclencher, débute alors pour le jeune homme, une errance mortifère…

Mon avis : j’ai été happée par cette lecture dès les premières lignes malgré son côté profondément dérangeant et malsain. Il y’a en effet quelque chose de terrifiant à se retrouver du « mauvais » côté, à côtoyer les pensées d’un terroriste en devenir, déterminé à mener sa mission coûte que coûte, aveuglé par ses convictions. Certains passages m’ont donc effectivement fait froid dans le dos mais je ne pouvais me détacher de ce récit, curieuse et malgré tout remplie d’espoir, espérant que Khalil profiterait de sa deuxième chance pour retrouver le chemin du bien.

Cet attentat vécu de l’intérieur ainsi que les conséquences qui découlent de son avortement sont racontés d’une manière passionnante par Yasmina Khadra qui distille avec efficacité tension et suspens. Le récit se déroule à la manière d’un thriller ou d’une série noire captivante, dans lesquels on ne peut s’empêcher d’espérer la rédemption de cet anti-héros que l’on déteste mais qui fascine par la puissante noirceur qu’il dégage. Ce caractère perverti par la honte de soi, par le sentiment permanent d’être rejeté, ni intégré ni intégrable dans la société révèle une vision glaçante de la vie, où tout est tout noir ou tout blanc, sans demi mesure.

Et pourtant, dieu sait que le personnage de Khalil a peu de chance de susciter la sympathie du lecteur! Rigide, arrogant, égoïste, préoccupé uniquement par sa petite personne, haineux et pétri de préjugés, le jeune homme à la dérive laisse peu de chance à une quelconque sympathie. Yasmina Khadra décrit d’ailleurs de manière remarquable les mécanismes de sa pensée, comment Khalil s’arrange avec les faits pour qu’ils coïncident avec sa propre vision des choses, comment il réinterprète l’histoire pour légitimer ses actes et ses décisions extrémistes. Ces pensées sont réellement fascinantes et soulignent comment l’endoctrinement prend racine dans un esprit faible et perdu, pétri de la haine de soi et des autres. Il faudra un drame intime l’étreigant au cœur pour renverser, peut-être, ses convictions…

Références : « Khalil » , Yasmina Khadra, aux éditions Pocket, 240 pages, 6,95€.

Non classé·Romans français

Le bal des folles, Victoria Mas

 

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En 2 mots : Me voici de retour avec une nouvelle pépite : « Le bal des folles« , premier ouvrage de Victoria Mas, déjà couronné par le prix Stanislas. Dans ce roman, qui se déroule en 1885, le lecteur est plongé au cœur de l’hôpital parisien de la Pitié Salpêtrière, alors sous l’égide du célèbre neurologue, Jean-Martin Charcot. On y découvre le quotidien d’une communauté de femmes – les hystériques – placées ici sous des motifs aussi divers que l’adultère, l’alcoolisme, le spiritisme ou encore la prostitution. Ces femmes, perdues et peu recommandables aux yeux de la société bien pensante de la fin du XIXe siècle, sont ici cloîtrées, sans espoir de sortir un jour, coupables de ne pas rentrer dans le moule d’un monde pensé et administré par des hommes. Dans un quotidien rythmé par les examens et les expériences, parfois publiques, menés par Charcot et son équipe, un événement vient rompre la monotonie de leur existence : le bal des folles, organisé chaque année à la mi-carême pour que la bourgeoisie parisienne puisse, le temps d’une soirée, frayer et frissonner au contact de ces femmes subversives, à la fois terrifiantes et terriblement fascinantes. L’une d’elles, Eugénie, internée par sa famille pour avoir prétendu discuter avec les défunts, cristallise et incarne l’enfer vécue par les prétendues hystériques de la Pitié Salpêtrière.

«Les plus profondes folies ne se voient pas»

Mon avis : J’ai beaucoup aimé la manière dont Victoria Mas a su faire revivre cet événement, historique et véridique, puisque le fameux « bal des folles » s’est bel et bien tenu entre 1887 et 1894. Ce roman feutré, dans lequel pas un mot n’est superflu, a le mérite de frapper juste dès les premières pages et de ne pas lanterner en d’innombrables digressions. Ici, l’histoire est précise et va à l’essentiel : le drame de ces femmes, injustement enfermées pour avoir osé être différentes et dont le seul crime est bien souvent d’avoir tenté d’être elle-même, envers et contre tous.

Ce roman fait écho à de nombreuses questions d’actualité et met en lumière la condition féminine et les restrictions insupportables que les femmes subissaient il n’y a pas si longtemps encore. Condamnées au bon vouloir d’un époux, d’un père ou d’un frère, ces femmes n’avaient littéralement aucun recours une fois placées à la Salpêtrière et devaient se soumettre à des traitements expérimentaux hallucinants pour soigner leurs prétendus désordres mentaux. Les femmes que l’on croise dans ce roman sont toutes à la limite d’une certaine forme de folie : elles frôlent l’irrationnel ou le spiritisme, flirtent avec les dangers des paradis artificiels ou des amours tarifés. Toutes comptabilisent les coups et les bleus au corps et à l’âme… Elles n’en sont que plus touchantes ces femmes, belles et lumineuses dans leur folie douce.

Ce sentiment se renforce avec la découverte des parcours de vie des filles, notamment lorsque l’écrivaine se penche sur les raisons, bien souvent absurdes et révoltantes, qui les ont conduites ici. La simple idée qu’un influant notaire, craignant que sa fille de 19 ans ne soit possédée par le diable, et décidant alors de la condamner à un séjour à perpétuité à la Salpêtrière, est tout bonnement inhumaine! J’ai ainsi été souvent ébranlée et submergée d’émotion, indignée à la lecture de certains passages.

Autre point fort du texte : l’écriture, très visuelle et descriptive, qui nous déroule l’histoire à la manière d’un film et où on a presque l’impression de voir les scènes et les lieux prendre vie sous nos yeux. Je l’ai trouvé particulièrement minutieux et bien documenté, ce qui m’a permis d’apprendre une foule de choses sur le sujet.

Enfin, ce roman soulève bon nombre de questions et l’on peut légitiment s’interroger sur les motivations de la démarche d’aide proposée à ces âmes perdues : met on vraiment tout en oeuvre pour soigner leur mal-être? Charcot et son unité ne seraient-ils qu’un cache misère, gardant sous le coude un vivier de femmes bonnes à exhiber dans des spectacles subversifs visant à choquer le Paris bourgeois avide de sensationnalisme?

La lisière avec la folie, l’appartenance à un corps ou à un esprit qui trahit, que l’on ne contrôle pas sont admirablement développés à travers les personnages féminins, touchantes figures condamnées pour être nées femmes et ne pas s’être conformées aux attentes morales de leurs familles et de la société, pour avoir voulu vivre libre et affranchi, dans un monde qui les préfères soumises.

En bref, un texte qui fait se retourner en arrière pour apprécier le chemin parcouru et  les progrès réalisés dans les domaines de la condition féminine et des maladies mentales depuis 1885…

Références : « Le bal des folles« , Victoria Mas, aux éditions Albin Michel, 256 pages, 18,90€.

Non classé·Romans français

Nous étions nés pour être heureux, Lionel Duroy

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En 2 mots : Paul, la soixantaine environ, organise un repas de famille pour tenter de se rapprocher de ses proches, avec qui il est brouillé depuis plus de 30 ans. A l’époque, il avait ressenti le besoin d’écrire et de décrire l’histoire familiale pour se libérer du poids d’une enfance tumultueuse et ravagée. Une démarche mal vécue par ses proches qui n’ont jamais digéré ce déballement… Ce déjeuner sera, il l’espère, l’occasion de faire table rase du passé et d’ouvrir la porte à une réconciliation. 

Mon avis : Une complexe histoire familiale dans laquelle il est parfois dur de se repérer! En cause, la profusion de personnages qui entoure Paul, le narrateur, ainsi que l’absence totale de chapitres, ce qui contribue à donner une certaine pesanteur à la lecture. Néanmoins ce déjeuner familiale révèle sa profondeur et ses attraits petit à petit, s’appréciant à mesure qu’il se dévoile.

L’histoire n’est pas d’une originalité folle mais j’ai quand même accroché dès le départ, curieuse de savoir comment aller tourner ce singulier repas de famille. Le suspens est donc bien au rendez-vous. La complexité des liens familiaux est ici disséquée avec psychologie et intelligence par Lionel Duroy, passé maître dans l’art de questionner les tourments intérieurs et les réminiscence d’un passé et d’une enfance jamais totalement digérés. 

Je m’attendais à tout moment à un déballement sordide et glauque, pourtant rien de tout cela n’est venu heurter ma lecture. Les non-dits et les secrets apparaissent au fur et à mesure que se dessinent les rancœurs fratricides mais ils restent somme toute assez compréhensibles. 

En bref, un huis-clos familial se déroulant sur une journée et qui fera date dans l’histoire de Paul et de ses enfants.

Références : « Nous étions nés pour être heureux« , Lionel Duroy, aux éditions Juillard, 240 pages, 20€.

Non classé·Romans français

La Maison, Emma Becker

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En 2 mots : Pendant 2 ans et demi, la jeune écrivaine française, Emma Becker, a exercé de son plein gré en tant que prostitué dans une maison close de Berlin : la fameuse « Maison » qui donne son titre au roman. Dans ce texte criant de vérité, Emma, devenue Justine, revient sur cette expérience tabou, hors du commun et raconte avec élégance et sincérité son quotidien, les clients, la vie dans cette communauté bienveillante de femmes, ses doutes, ses aspirations mais aussi ses satisfactions et ses moments de bonheur fulgurants.

Mon avis : Une lecture passionnante, instructive et lumineuse qui, contre toute attente, ne m’a ni heurté ni pesé. Au contraire, je l’ai trouvé douce – parfois même drôle – et bienveillante grâce au regard lucide que pose Emma/Justine sur le plus vieux métier du monde. Légal et encadré en Allemagne, il s’exerce ici dans un environnement dédié et sécurisant, le rendant presque banal. Dans cette communauté de filles, ça papote, ça critique, ça se plaint après une journée difficile ou un client pénible, comme dans n’importe quel job. Il y’a des hauts et des bas que Justine livre avec gourmandise sous forme d’anecdotes la mettant en scène, elle ou ses collègues. Des collègues de tous âges, de toutes origines et ayant chacune des motivations diverses et valables pour exercer dans la Maison. Cette absence de jugement, cette tolérance, constitue selon moi la vraie force de ce texte qui fait du bien et déculpabilise les femmes et leurs éternels questionnements et propension à se juger si sévèrement.

J’ai également beaucoup apprécié le vent de liberté qui souffle dans ce texte engagé : liberté d’être soi, de disposer de son corps comme on en a envie, de laisser exploser son moi profond. Une féminité assumée, impudique et éminemment forte et puissante. D’ailleurs ces femmes, décrites par Emma Becker, sont les vraies tenantes du pouvoir et envoient valser les préjugés sur la prostitution contrainte et subite, donnant à voir un autre pan, une autre manière d’exercer cette profession. Directrices de leur vie, ces nanas là assument leur féminité et leur envie de vivre mieux qu’en se contentant du strict nécessaire, avec jubilation et soif de liberté.

Là encore, la vision donnée par l’écrivaine ne remet en rien en cause le côté obscur de la profession lorsqu’elle est exercée dans l’illégalité par des femmes contraintes et asservies. Si « La Maison » renvoie une image préservée et protectrice c’est bien grâce à la législation allemande qui encadre rigoureusement la profession (500 maisons closes rien qu’à Berlin!). Ici, les femmes décident et disposent de tout, de leurs clients, de leurs horaires, de leur corps et de leur envie de dire stop. Ce sont elles les vraies meneuses de ce jeu de dupes.

Le concept de limites – sans cesse repoussées – et la question du corps sont très bien développés par Emma Becker qui questionne ce rapport au corps objet, perçu et vécu comme un outil de travail – ce qui n’est bien sûr pas anodin! Il devient alors , assez naturellement, un instrument lui permettant de gagner sa vie, en donnant de sa personne et de son temps, pour satisfaire les besoins primaires et relationnels de la clientèle. La jeune femme revient à plusieurs reprises sur ce basculement et finalement sur la non violence que cela a représenté pour elle : loin de se sentir sale ou moins que rien, Justine se sent en accord avec elle-même, notamment parce qu’elle a trouvé un lieu où elle se sent rassurée. Édifiantes sont d’ailleurs les pages où elle revient sur sa première expérience au « Manège », un lieu glauquissime et déshumanisé qu’elle quittera d’ailleurs au bout de 15 jours.

Bref, un récit sobre et humain qui fait voler en éclat les préjugés et apporte ainsi une autre vision de la prostitution, en la dédramatisant et en la désacralisant de tous les fantasmes éculés et interdits moraux qui l’entourent encore.

Références : « La Maison« , Emma Becker, aux éditions Flammarion, 384 pages, 21€.