Non classé·Romans français

Le bal des folles, Victoria Mas

 

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En 2 mots : Me voici de retour avec une nouvelle pépite : « Le bal des folles« , premier ouvrage de Victoria Mas, déjà couronné par le prix Stanislas. Dans ce roman, qui se déroule en 1885, le lecteur est plongé au cœur de l’hôpital parisien de la Pitié Salpêtrière, alors sous l’égide du célèbre neurologue, Jean-Martin Charcot. On y découvre le quotidien d’une communauté de femmes – les hystériques – placées ici sous des motifs aussi divers que l’adultère, l’alcoolisme, le spiritisme ou encore la prostitution. Ces femmes, perdues et peu recommandables aux yeux de la société bien pensante de la fin du XIXe siècle, sont ici cloîtrées, sans espoir de sortir un jour, coupables de ne pas rentrer dans le moule d’un monde pensé et administré par des hommes. Dans un quotidien rythmé par les examens et les expériences, parfois publiques, menés par Charcot et son équipe, un événement vient rompre la monotonie de leur existence : le bal des folles, organisé chaque année à la mi-carême pour que la bourgeoisie parisienne puisse, le temps d’une soirée, frayer et frissonner au contact de ces femmes subversives, à la fois terrifiantes et terriblement fascinantes. L’une d’elles, Eugénie, internée par sa famille pour avoir prétendu discuter avec les défunts, cristallise et incarne l’enfer vécue par les prétendues hystériques de la Pitié Salpêtrière.

«Les plus profondes folies ne se voient pas»

Mon avis : J’ai beaucoup aimé la manière dont Victoria Mas a su faire revivre cet événement, historique et véridique, puisque le fameux « bal des folles » s’est bel et bien tenu entre 1887 et 1894. Ce roman feutré, dans lequel pas un mot n’est superflu, a le mérite de frapper juste dès les premières pages et de ne pas lanterner en d’innombrables digressions. Ici, l’histoire est précise et va à l’essentiel : le drame de ces femmes, injustement enfermées pour avoir osé être différentes et dont le seul crime est bien souvent d’avoir tenté d’être elle-même, envers et contre tous.

Ce roman fait écho à de nombreuses questions d’actualité et met en lumière la condition féminine et les restrictions insupportables que les femmes subissaient il n’y a pas si longtemps encore. Condamnées au bon vouloir d’un époux, d’un père ou d’un frère, ces femmes n’avaient littéralement aucun recours une fois placées à la Salpêtrière et devaient se soumettre à des traitements expérimentaux hallucinants pour soigner leurs prétendus désordres mentaux. Les femmes que l’on croise dans ce roman sont toutes à la limite d’une certaine forme de folie : elles frôlent l’irrationnel ou le spiritisme, flirtent avec les dangers des paradis artificiels ou des amours tarifés. Toutes comptabilisent les coups et les bleus au corps et à l’âme… Elles n’en sont que plus touchantes ces femmes, belles et lumineuses dans leur folie douce.

Ce sentiment se renforce avec la découverte des parcours de vie des filles, notamment lorsque l’écrivaine se penche sur les raisons, bien souvent absurdes et révoltantes, qui les ont conduites ici. La simple idée qu’un influant notaire, craignant que sa fille de 19 ans ne soit possédée par le diable, et décidant alors de la condamner à un séjour à perpétuité à la Salpêtrière, est tout bonnement inhumaine! J’ai ainsi été souvent ébranlée et submergée d’émotion, indignée à la lecture de certains passages.

Autre point fort du texte : l’écriture, très visuelle et descriptive, qui nous déroule l’histoire à la manière d’un film et où on a presque l’impression de voir les scènes et les lieux prendre vie sous nos yeux. Je l’ai trouvé particulièrement minutieux et bien documenté, ce qui m’a permis d’apprendre une foule de choses sur le sujet.

Enfin, ce roman soulève bon nombre de questions et l’on peut légitiment s’interroger sur les motivations de la démarche d’aide proposée à ces âmes perdues : met on vraiment tout en oeuvre pour soigner leur mal-être? Charcot et son unité ne seraient-ils qu’un cache misère, gardant sous le coude un vivier de femmes bonnes à exhiber dans des spectacles subversifs visant à choquer le Paris bourgeois avide de sensationnalisme?

La lisière avec la folie, l’appartenance à un corps ou à un esprit qui trahit, que l’on ne contrôle pas sont admirablement développés à travers les personnages féminins, touchantes figures condamnées pour être nées femmes et ne pas s’être conformées aux attentes morales de leurs familles et de la société, pour avoir voulu vivre libre et affranchi, dans un monde qui les préfères soumises.

En bref, un texte qui fait se retourner en arrière pour apprécier le chemin parcouru et  les progrès réalisés dans les domaines de la condition féminine et des maladies mentales depuis 1885…

Références : « Le bal des folles« , Victoria Mas, aux éditions Albin Michel, 256 pages, 18,90€.

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